Le filigrane, la trace et le temps perdu

Dans le billet où elle explique le filigrane qu’elle s’apprête à poser sur les textes de Claude, Anthropic répond à une question sur les logiciels de détection. Au détour d’un paragraphe, l’éditeur nomme deux marqueurs de ses propres modèles. La construction « this isn’t [X], it’s [Y] » et l’adverbe « quietly » que ses modèles emploient « a lot more than you might expect ».

Le fabricant publie donc lui-même deux entrées du catalogue de tics qui circule sur le web.

Cela règle une question ouverte depuis longtemps. Reconnaître un texte de machine à ses tournures ne sert à rien, puisque celui qui les produit peut les nommer et les remplacer quand il veut. « Quietly » aura sans doute disparu avant la fin de l’année, au moment de la rédaction de cet article.

Reste l’autre question, celle qui revient depuis l’annonce et qui semble inquiéter depuis une semaine. Est-ce que ça se voit ?

Le filigrane de Claude : comment ça marche ?

Le principe est simple : un modèle écrit un terme l’un après l’autre. À beaucoup d’endroits, plusieurs termes conviennent aussi bien. Le choix se règle alors par un tirage au sort. Le filigrane remplace ce tirage par un calcul fondé sur une clé secrète et sur les mots qui précèdent. Rien ne s’ajoute au texte et aucun caractère ne s’y cache. Le procédé ne produit aucun jeton supplémentaire. « Nothing is added to the text and there are no hidden characters » écrit Anthropic.

L’éditeur propose une image que je trouve juste (avec l’honnêteté de signaler l’imperfection en note de bas de page). Une partie de Monopoly où, plutôt que de lancer les dés, on prendrait les décimales de pi à partir d’un rang tiré au hasard. Les coups restent imprévisibles pour les joueurs. Qui connaît pi peut, la partie finie, reconnaître qu’elle a été jouée ainsi.

Un détail que presque personne n’a relevé. Le billet parle au futur. « Future Claude models will generate text that contains a watermark. » Le 2 août est la date de l’obligation européenne, la date de déploiement est moins précise. La plupart des sources parues depuis affirment pourtant que la marque est active depuis cette date sans rien produire qui l’établisse. Et les modèles antérieurs disposent d’un délai qui court jusqu’au 2 décembre 2026.

Ce qui a changé la semaine dernière est une explication, aucune source n’établit que le dispositif tourne.

Faites traduire votre texte et il devient un texte de machine

Deux usages courants donnent des résultats opposés.

Vous rédigez un texte de bout en bout, jusqu’à la ponctuation. Puis, vous le donnez à traduire au modèle. Le résultat ressort marqué de part en part, parce que, dans ce cas, « every word is chosen by Claude ».

Faites l’inverse. Le modèle produit l’essentiel, vous relisez, vous corrigez à la marge. Là, « there’s very little (if anything) for the watermark to attach to ».

La marque est donc au plus fort là où vous avez le plus travaillé et au plus faible là où vous avez le moins écrit. Provenance technique et intellectuelle ne sont pas la même chose.

C’est une étiquette de composition. Elle donne la matière, elle ne dit rien de la coupe et ne dit pas qui a taillé.

Les endroits où le filigrane n’a aucune prise

Le signal a besoin de longueur. Sur deux phrases, quelques choix ne prouvent rien.

Il disparait là où la langue n’a pas le choix. Anthropic prend l’exemple d’une phrase qui commence par « Isaac Newton’s most famous work was called Principia… ». Un seul mot peut suivre.

Dans le code, il est quasi absent, « where an exact output is required ». Il peut se loger dans les commentaires, avec un effet négligeable sur le code lui-même.

Il vit aux endroits où plusieurs formulations se valent. Jackie Boscher les appelle des carrefours. À chaque carrefour, écrit-il, c’est la clé qui a tenu la boussole.

Appliquez cette règle à ce qu’une entreprise publie. Les titres, les méta-descriptions, les fiches produit de trois lignes, les horaires, les mentions légales, les spécifications techniques ne portent presque rien, faute de longueur ou faute de liberté. Les pages de fond, les argumentaires, les articles, les pages de service portent beaucoup, parce qu’on peut les écrire d’une multitude de façons. Les traductions portent tout. Un texte relu par la machine ne porte à peu près rien, puisqu’il reste écrit de votre main.

Deux entreprises qui produisent le même volume avec le même outil sortiront avec des proportions de contenus marqués sans rapport l’une avec l’autre. L’écart tiendra à ce qu’elles publient et non à ce qu’elles ont délégué. Lire un taux de marquage comme une mesure de la part d’IA dans une production reviendrait à se tromper d’instrument et c’est pourtant l’usage qui en sera fait.

Un dernier poinr dont aucune source française n’a parlé et qui concerne ceux qui produisent en série. L’étude qui a introduit la méthode employée, publiée dans Nature en 2024, précise que la configuration retenue préserve la qualité du texte « while having some reduction to inter-response diversity ». Une réduction de la diversité entre les réponses. Trois protocoles ont cherché si un texte filigrané était moins bon. Tous concluent que non. Aucun n’a regardé si les textes se ressemblaient davantage entre eux. Pour qui décline cent pages locales ou cent fiches sur le même gabarit de consigne, la question compte.

Trois réponses qui tiennent

Est-ce que ça se voit ? Toujours la même question.

La marque ne mesure pas ce qu’on imagine. Elle indique qu’un modèle est probablement intervenu quelque part. Anthropic l’écrit sans détour, elle ne permet pas de distinguer « Claude a écrit ceci » de « Claude a fortement édité ceci ».

Elle ne change pas non plus les droits de celui qui écrit. « It doesn’t say anything about ownership or authorship, and doesn’t change a user’s rights under our terms. » Ce sont les mots de l’éditeur.

La dernière est la seule qui engage : la responsabilité de ce qu’on publie ne devrait jamais être délégable à un outil. Peut-on encore dire d’un texte qu’on l’a lu, vérifié, jugé, choisi et qu’on en répond ?

La suite est prévisible. Un signal probabiliste s’interprète et se conteste. Un verdict s’applique. Rien ne garantit que les écoles, les employeurs et les plateformes qui s’en serviront demain tiendront la différence. Rien ne garantit non plus le glissement, celui d’une absence de marque qui finirait par passer pour un certificat de main humaine. La clé n’est pas publique à l’heure où cet article est écrit. L’interface de détection est annoncée sans modalités et on ignore encore qui pourra contester un résultat.

Le temps qu’on passe à effacer

Des outils pour effacer la marque ont circulé presque aussitôt. Anthropic soutient qu’effacer supposerait une réécriture complète, chaque mot remplacé. Un résultat théorique publié à ICML en 2024 par Zhang et ses coauteurs dit autre chose. Celui qui veut effacer n’a pas à conserver le sens du texte, il lui suffit d’en produire un autre de qualité équivalente. Le résultat est conditionnel, ses auteurs l’écrivent noir sur blanc. Il ne couvre pas les filigranes faibles, auxquels ils reconnaissent une utilité. Je me garderai donc d’affirmer que l’effacement est devenu difficile ou facile. On n’en sait rien pour l’instant.

Mon conseil : évitez les cheat codes censés nous éviter d’écrire comme des robots. Ceux qui proposent de supprimer un mot, bannir une tournure, casser un rythme… ajouter des imperfections pour rendre un texte plus humain !

Lisez, soyez curieux, décortiquez les tournures qui vous interpellent, cherchez l’origine d’un rythme, intéressez-vous à son auteur… Se servir de la machine pour ça, démonter le décor et voir l’envers des cartes, est un usage de ces outils qui me paraisse constructif sur le long terme.

On peut passer beaucoup de temps à effacer les traces d’une machine. On peut aussi employer ce temps à trouver son style, ses idées, ses arguments. Le temps passé à effacer ne produit rien.

Le filigrane s’arrête aux mots

Les catalogues de tics se périment et leur fabricant décide et tient le calendrier de cette péremption. La marque posée restera. Elle dira une seule chose : la machine est passée quelque part.

Ce que la marque ne mesurera jamais, c’est le choix d’un angle, l’exemple facile qu’on a écarté, la source qu’on est allé rechercher parce que la première ne tenait pas, les textes qu’on a décidé de ne pas publier.

Aucun détecteur ne lira ça. Aucune clé non plus.

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