Depuis presque vingt ans, je défends la même conviction auprès de mes clients : produisez du contenu régulièrement et dites quelque chose qui vous ressemble. C’est le conseil le plus important que je donne et de loin le plus difficile à faire accepter, chez les indépendants comme dans les grandes maisons. Mon conseil n’a pas bougé d’un mot mais la nouveauté est ailleurs : la raison de ne pas le suivre.
Pendant vingt ans, l’objection c’était le temps
Le refus avait toujours la même forme : pas le temps pour ça. Et c’était vrai, entre trouver des clients et faire tourner la boutique, écrire un article passait toujours à la fin. Produire coûtait cher, en heures, en introspection, et ce coût faisait office de filtre : quand on payait pour un contenu, on tenait à ce qu’il dise quelque chose.
Derrière pas le temps, il y avait souvent un doute que personne ne formulait explicitement. Qu’ai-je à dire que cent autres n’ont pas déjà dit ? De quel droit prendre la parole ? Suis-je légitime ? Il est plus facile d’invoquer le manque de temps que d’avouer un doute sur ce qu’on a à dire.
Souvent l’écriture n’était que la dernière étape. Avant elle, il fallait amener quelqu’un à voir qu’il détenait une chose que les autres n’avaient pas et cela prenait plus de temps que la rédaction. La méthode réglait la question des heures et celle de la confiance demandait encore plus d’énergie.
Aujourd’hui, l’objection s’appelle l’IA s’en charge
L’IA a réglé la question du temps d’un coup. Plus d’obstacle : on produit dix articles dans l’après-midi. Mais elle a fait davantage de manière problématique. Elle a minimisé le doute. On ne se demande plus « ai-je quelque chose à dire », puisque la machine a toujours de quoi écrire. La question qui faisait le plus mal mais qui était la plus utile ne se pose plus.
Alors on produit sans se demander pourquoi puisque ça a l’air de tenir la route. On remplit le calendrier parce que c’est devenu possible et la question « pour dire quoi » disparaît en chemin. La production tourne, personne ne voit qu’elle tourne pour rien parce qu’un article publié ressemble à un travail fait.
Cette facilité est plus dangereuse que l’ancien manque de temps. Un calendrier vide alertait. Rempli de contenus produits sans décision, il rassure à tort et laisse le problème prospérer sans qu’on le remarque. Ce client-là est le plus difficile à convaincre : il pense le problème derrière lui.
Je précise, parce que j’ai soutenu l’inverse ailleurs. J’ai expliqué pourquoi traquer l’IA dans un texte se trompe de cible et je le maintiens : l’origine ne dit rien de la valeur d’un contenu. La seule question qui compte porte sur ce qui le précède : y avait-il une raison qu’il existe ? Le contenu sans intérêt existait bien avant l’IA qui en a seulement démocratisé une fabrication gratuite.
Ce que l’IA a vraiment pris
Reste à comprendre pourquoi ce remplissage coûte plus cher qu’avant. Cela tient aux trois raisons pour lesquelles je pousse mes clients à publier.
La première, c’est la visibilité. On produit pour être trouvé. Mais la recherche change de nature : les moteurs répondent désormais à la place des pages (j’en ai parlé) et un contenu générique se fait résumer sans que personne n’arrive jusqu’à vous. La visibilité seule ne tient plus la promesse.
La deuxième, c’est le partage d’une expertise. On produit pour montrer qu’on sait. Mais l’expertise générique, la définition, le « cinq conseils pour… », l’IA la sert aussi, à l’infini et gratuitement. Montrer qu’on connaît son sujet ne distingue plus quand une machine connaît le même.
Reste la troisième, et celle-là, l’IA n’y peut rien. Chaque organisation a une histoire, une compétence que personne d’autre n’a, une manière de faire, une personnalité. Aucun modèle ne sait la produire ni la résumer. C’est pourtant elle qui portait déjà les contenus qui amènent des clients. Les deux premières raisons se sont affaissées et tout le poids repose maintenant sur la troisième.
Oser ce qu’on repoussait
Longtemps il suffisait de dire : publiez, tenez le rythme. Aujourd’hui, il faut être plus exigeant. Mettez dans vos contenus ce qu’une IA ne pourra jamais mettre à votre place.
Une école qui met en ligne le descriptif de sa filière perd son temps : l’IA le résume en trois lignes et mieux. Sa matière est ailleurs, dans ce qui se vit entre ses murs : une manière d’enseigner qui n’appartient qu’à elle, le parcours de ceux qui en sortent…
Un cabinet de conseil en management qui republie les grands frameworks récite une leçon que l’IA connaît déjà par cœur. Ce qu’on lui achète commence là où les modèles s’arrêtent : la transformation qui a échoué et pourquoi, le jugement de celui qui a vu vingt fois le même mur, la tonalité et la franchise des conseils…
Un coach qui aligne les « cinq clés de la confiance en soi » se confond avec la machine qui les débite le mieux. On ne revient pas vers lui pour ça. On y revient pour une manière de poser la question qui déplace, pour une présence qui donne envie de lui faire confiance et de lui parler.
Dans les trois cas c’est la même bascule : l’information se recopie et se ressert toute seule quand ce qui décide un client de vous appeler ne se résume pas.
Pendant vingt ans, le temps a servi d’excuse. L’IA vient de la retirer et met à nu la question qu’on remettait à plus tard : qu’ai-je à dire que personne ne dira à ma place ? Il n’a jamais été aussi important d’y répondre.